Autoportrait de E. T. A. Hoffmann

Fragments

1. On tient pour morts tous les noms des personnages célèbres passés dans les livres ou dans les tableaux. On en fait des reliques. On leur voue des cultes bizarres. On en use comme de ces petites choses qui appartenaient au défunt, que l’on conserve évidemment pour se rassurer, pour se répéter que les trépassés ne reviendront pas. Mais les noms propres que nous traitons comme des fictions, qui peuvent jouer des premiers rôles, ne sont pas seulement nos fétiches, nos devises, nos blasons, nos amulettes. Ils ne conservent pas nécessairement la toute-puissance des disparus. C’est pourquoi celui qui les cite, dans ce qu’il écrit et qu’il ne destine pas forcément au livre, ouvre des sépultures, détache les bandeaux, tire tout un monde dehors. Don Quichotte bat encore les campagnes. Emma Bovary a retrouvé ses verres de couleur. Cunégonde se cache dans le jardin d’hiver. Werther aura peut-être une nouvelle idée de suicide. Hamlet est devenu, sur le théâtre de Müller, l’une de nos machines. (2006)

2. Paulhan parle des événements étranges qui ont eu lieu aussitôt après la naissance de son second fils. Dans le berceau, de jour ou de nuit, l’enfant a essayé successivement tous les genres de tête que la famille mettait à sa disposition. Le dimanche, il ressemblait à sa tante, le mercredi à un arrière-grand-père polonais, le vendredi à un soldat de la tranchée qui rêvait d’être sergent, et le samedi à sa mère. Évidemment, le père hésitait. Il restait embarrassé chaque fois de devoir reconnaître le nouveau-né qui en aurait voulu bien davantage et qui s’est livré, dès le dixième jour, à des combinaisons. (2025)

3. En mars 1917, Proust est au Ritz, où il attend le quatuor Poulet. Il raille le critique littéraire qui applique une loi du grand-père en accusant la dernière génération et revenant, ébloui, à celle qui la précède. Il déclare que ses modernes préférés, occupés à leurs marcottages, n’ont jamais eu de grosses racines. Il a sorti de l’Indicateur Chaix des idées de voyages, récité une page de Loti, distribué en pourboires tout l’argent qu’il avait en poche. En sortant, il vacille deux secondes devant le portier et lui demande s’il peut lui emprunter cinquante francs. Il ajoute, au moment où l’homme ouvre son portefeuille: «Du reste, gardez-les. C’était pour vous.» (2019)

4. On ne sait où vont Baudelaire et Nadar, en conversation ce matin-là, sur le pont de la Concorde, désert depuis la première semaine de canicule. Ils tiennent l’un et l’autre entre les doigts leur cigare éteint. Un homme en bel habit et haut-de-forme, fumant un partagas, vient à leur rencontre. Les promeneurs sont sauvés? À l’abordage, Baudelaire demande la permission de s’allumer. L’inconnu s’écarte et refuse. Mais comment, Monsieur? Et pourquoi? Le drôle répond qu’il tient à conserver sa cendre. (2024)

5. Lichtenberg est un admirable miniaturiste. Quand il veut un portrait craché de son oncle, il écrit : « son visage, amen », et c’est une espèce de Tartuffe qui passe sous nos yeux. Quand il voit défiler les dévots sous ses fenêtres, il griffonne : « une affaire du dimanche ». Et puis, quand c’est son image qu’il faut livrer à l’on ne sait quelle postérité, il note que le célibataire, un peu contrarié, a donné « des noms à ses pantoufles ». Dans ses portraits, Diderot est moins facétieux, moins économe, que l’auteur des Sudelbücher qui contiennent le premier assemblage, en langue allemande, de l’aphorisme moderne. Après le dîner champêtre, devant les invités, il a emprunté le chapeau de son voisin de table. Il ressemble à l’idiot qui relève un des coins de la bouche, roule les yeux, les lève au ciel. Ou à l’autre imbécile au regard torve, qui a avalé sa langue, qui retourne son poing contre lui. Ou à l’écolier qui porte à sa bouche l’un des bouts de son manteau et s’avance avec son pied gauche en dedans. Ou encore au faux-jeton dont on ne voit plus que les paupières qui ont couvert la moitié de l’iris et qui ont partagé la prunelle en deux. (2026)

6. Évidemment, on a dû croiser autrefois les personnages placés ici devant la fenêtre qui s’ouvre sur du noir. On les voit, installés et suspendus entre l’obscurité et la lumière, ils nous montrent leurs mains repliées et leurs mains qui se déplient, ils font tourner, dans des cercles, les gants qu’ils sont en train de mettre et les gants qui sont mis. Le peintre n’a rien caché à celui qui regarde la scène. Il lui révèle, dans un moment d’éclaircie, ce que le regardeur devrait savoir des manchettes, des manchons, ou des manchots. On peut admettre que sur ce balcon, dans ce petit salon cloisonné, des entretiens vont reprendre. Mais, à vrai dire, rien n’indique, dans la scène peinte, que l’heure est aux bavardages. Personne ne suppose que les invités, à leur hauteur, lèveront tout à l’heure les bras, tourneront le dos, se détacheront de ce qu’ils regardent eux-mêmes fixement. Dans l’encadrement de la fenêtre, et dans la profondeur perdue, il ne reste qu’un peu d’espace pour des manches trop longues où des mains pourraient disparaître dans une autre scène imaginable. (2020)